Friday, April 27, 2007

La plume et l'étranger

Salut à tous,

le texte qui va suivre est une (longue) nouvelle écrite récemment. Pour ceux qui ne sont pas intéressés, attendez le prochain post, il y aura des photos.

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1

Dix ans. Exactement dix années qu'il n'avait pas mis les pieds en France. Il leva la main pour essuyer la buée sur son masque, et se rappela que la buée était à l'intérieur ! Et pas question d'ouvrir la combinaison NBCB (Nucléaire, Bactériologique, Chimique, et Blindée)!
Pourquoi, mais pourquoi, n'avait il pas mis cent euros supplémentaires pour l'anti-buée ?
Encore une économie mal placée, encore un raté dans sa vie.

Marc se voyait encore à l'aéroport, dans la file pour les passeports, tentant d'impressionner la jolie fille devant lui en expliquant qu'il revenait en France car sa société avait besoin de SES compétences et de SON expérience, pour un poste de hautes responsabilités.
Et la fille avait parue impressionnée. Ou peut être était elle simplement polie ?
Et juste après, l'achat de la combinaison protectrice, et sa tentative de paraître sûr de lui en disant non merci d'une manière suffisante quand le vendeur lui avait proposé les options, tout en continuant de sourire à la jolie fille qui choisissait son propre modèle.

Il était tellement désireux de lui faire bonne impression qu'il n'avait même pas écouté pourquoi ELLE, elle était là.

Et maintenant, lui, il était dehors, avec de la buée plein son masque, certain que la fille avait pris l'option anti-buée. Il se sentait particulièrement crétin. Comme d'habitude, finalement...

Il sortit de sous les arches, et s'avança vers le centre du parc. La place des Vosges était telle que dans son souvenir, et pourtant tellement différente.

La principale différence ? Il était tout seul. Toutes les boutiques d'art étaient fermées par des rideaux en fer, tous taggés. Le parc était retourné à l'état sauvage, faute d'être entretenu, et ressemblait à une petite forêt sinistre.
Il avançait, le visage levé, guettant la multitude ailée tant redoutée. Son pied s'enfonça dans quelque chose de mou, qui sembla céder d'un coup. Baissant les yeux, à travers la buée, il réprima un haut le cœur. Son pied droit venait de s'enfoncer dans le cadavre gonflé et à moitié dévoré d'un chien.

Reportant tout son poids sur la jambe gauche, il dégagea son pied. Encore heureux que l'air de sa combinaison soit en circuit fermé, car l'odeur devait être épouvantable.
Il continua a avancer, les yeux baissés cette fois ci, et en zigzaguant pour éviter de marcher sur les cadavres de rats, de chats, ou de pigeons.

Un bruit ! Non, c'était sa respiration. Il se força a fermer les yeux, pour se calmer, laisser son cœur ralentir un peu.
Il sursauta ! Là, il en était sûr, il y avait un bruit qu'il n'avait pas fait !
Il leva les yeux anxieusement, tentant de percer le flou de la buée en plissant les paupières. Le bruit se répéta. Ca venait du centre du parc, un bruit de fermeture éclair qu'on ouvre. il entraperçu une silhouette entre les arbres du jardin, une vague silhouette de couleur jaune, la couleur standard des combinaisons NBC.
Il s'approcha précautionneusement. Le bruit des fermetures éclair l'intriguait. Soudain, la silhouette jaune s'effondra au sol, laissant place à un vieil homme en survêtement. Le vieux type venait d'enlever sa combinaison !
Marc oublia sa prudence et commença à courir en hurlant au type d'arrêter, de remettre sa combinaison. Au bout de cinq mètres d'efforts, son écran était recouvert de buée, et il trébucha sur un objet inconnu, s'étalant au sol. Son nez heurta la vitre du scaphandre, laissant un espace propre juste assez grand pour que Marc se retrouve face à face avec un cadavre de rat.
Il se précipita pour se remettre debout, et, la vision trouble, essaya de se réorienter vers le petit vieux. Ce dernier était en train de chercher quelques chose dans un grand sac. Il ne semblait rien entendre, rien voir d'autre que ses mains farfouillant dans le sac.
Et il en sortit une baguette de pain. S'asseyant sur un vieux banc cassé et branlant, il commença à émietter la baguette en sifflant.
Marc se figea. Il n'était plus qu'à 10 mètres du vieux, mais il était paralysé par la terreur. Un bruissement se fit entendre, de tous les côtés, venant du ciel. Des ombres passèrent au dessus de lui en piaillant. Marc ne bougeait toujours pas.
Les oiseaux ! Les oiseaux étaient là ! Et il était dehors ! Juste protégé par une combinaison NBCB !
Bordel, encore une fois, il avait merdé dans sa vie !
Il ne bougeait pas, pour ne pas attirer l'attention des oiseaux. Et devant lui, le vieux agitait les bras en répandant les miettes, tout en sifflant pour attirer les volatiles, un sourire nostalgique sur son visage.
Le résultat fut rapide : une nuée de pigeons, corbeaux, mouettes, et même des moineaux, s'abattit sur le vieillard et son pain, béquetant sans distinction la chair et les miettes.
Un corbeau vicieux attaqua les yeux, et quelques secondes après, le vieil homme disparaissait sous une masse mouvante de plumes teintées de rouges. Il ne poussa pas un cri.

Putain de buée, maintenant qu'il aurait bien eu besoin d'une vision trouble, celle ci disparaissait !
Lentement, centimètre par centimètre, il commença à reculer, pour s'éloigner de cette nuée meurtrière qui allait bientôt chercher encore plus de nourriture.

Un coup de feu le fit sursauter, et il perdit l'équilibre, tombant lourdement sur les fesses. D'autres coups de feu retentirent, et il vit plusieurs oiseaux se transformer en gerbes rouges. La nuée s'égaya dans un bruissement furieux, ponctués de cris aigus rageurs.
Maintenant, le rythme des tirs était soutenu, et la place des Vosges créait un écho sur ses façades, transformant la fusillade en guerre. Les oiseaux explosaient en vol, répandant un nuage de plumes sanglantes.
Marc se releva péniblement, cherchant l'origine des tirs. Des types en combinaisons noires approchaient, ne stoppant leur avance que pour épauler et tirer.
Il n'arrivait pas à savoir exactement combien ils étaient, mais il savait QUI ils étaient. Et il ne voulait vraiment pas rester dans le coin, car ces fanatiques pourraient aussi bien le prendre pour cible.
Il se dirigea vers les arches les plus proches, sans perdre les combinaisons noires de vue.
Bordel, un type l'avait aperçu et le montrait du doigt à ses collègues.
Marc leva les mains, lentement, pour montrer qu'il n'avait aucune intention belliqueuse. Un des types leva son arme dans sa direction, épaula, et, juste avant que la détonation ne retentisse, Marc avait commencé à courir. Le sifflement près de sa tête lui confirma que sa réaction avait été la bonne.
Il piqua le plus beau sprint de sa vie vers une arche, et des fragments de pierre éclatèrent autour de lui. Il n'entendait plus les détonations, les battements de son cœur couvraient tous les bruits.
Une pause d'une seconde derrière un pilier. Putain de buée ! Puis un autre sprint vers la rue la plus accessible pour sortir de la place.

Quelle était la station de métro la plus proche ? Son cerveau avait du mal à fonctionner, toutes ses ressources orientées dans un seul but. Courir! Courir sans se faire tirer comme un pigeon !

Un projectile explosa juste devant lui, projetant un liquide rouge partout. De la peinture ! Ils avaient envoyé une balle pleine de peinture pour le marquer au cas où il leur échapperait. Nom de Dieu ! Ces types étaient vraiment tarés !
Plus important, avait il reçu de la peinture rouge ?
Pas le temps de vérifier, il piqua un autre sprint, quasiment en aveugle tant la buée recouvrait son masque.
Une porte de maison complètement défoncée. Il se précipita dessus, épaule en avant, et entra dans une volée d'esquilles de bois.
Sans réfléchir plus, il fonça vers les escaliers, agrippant la rampe chancelante pour se guider. Un étage, deux étages, trois étages. Il s'arrêta, essoufflé, courbé, les mains sur les genoux, pour essayer de retrouver sa respiration.


2

Le CCP, Comité Contre les Pigeons, voilà ce qui était après lui maintenant. Bordel ! Pourquoi fallait il que tout foire toujours dans sa vie ?
Le CCP...
Ce qui avait commencé comme une blague potache au début de l'épidémie avait évolué en groupuscule armé.
Les premiers cas de grippes du poulet étaient apparus en Asie, et l'épizootie s'était rapidement propagée à travers le monde entier. Puis, des oiseaux, le virus était passé chez le cochon, et de là, s'était finalement étendu à tous les mammifères.
Seuls les insectes étaient épargnés pour l'instant.
Les oiseaux, craints et évités par les humains, devinrent agressifs, un véritable fléau volant.
Le CCP prônait, sur le ton de la plaisanterie, l'éradication de tout ce qui portait des plumes, même sur le képi. Puis, de fil en aiguille, l'épidémie devenant inquiétante, certaines personnes avaient pris ça au premier degré, et avaient crée des brigades contre les oiseaux, et quiconque tentait de protéger un oiseau.
Les écologistes et les ornithologues avaient été les premières victimes. Le CCP moderne était né : des types dont le seul but dans la vie était de tuer le maximum de ces saloperies d'oiseaux, ainsi que tous ceux suspectés de collaboration avec les ennemis ailés, par leurs actions ou par leur inaction.
Et là, pour une raison quelconque, ces cinglés avait catalogué Marc dans la catégorie collabo.

Marc pensait à toute vitesse : que faire ? La solution évidente était de rentrer à l'hôtel le plus vite possible sans se faire repérer. Mais le CCP devait patrouiller le quartier pour le lyncher. Il lança une vérification complète de sa combinaison NBCB. L'affichage projeté sur son masque indiquait la progression du check-up en pourcentage.
Au bout d'une minute qui lui parut interminable, le verdict tomba : aucun dommage à la combinaison, et encore douze heures de réserves d'air. En comptant une heure de trajet pour rejoindre l'hôtel, il était tranquille.
"Mouais, tranquille si la poisse me lâche un peu". Il baissa les yeux et regarda sa combinaison : elle était éclaboussée de peinture rouge ! Il laissa échapper un juron, et tenta de frotter la souillure écarlate. Rien, impossible de la faire partir avec les gants. Et pas question de tenter avec quelque chose d'abrasif, sous peine de détériorer la NBCB.

Un cri retentit dans la cage d'escalier : "il est là, chopons le !"
Marc bondit sur ses pieds et reprit son ascension.
Arrivé au cinquième et dernier étage, il se rendit compte de son erreur initiale : rentrer dans ce vieil immeuble typiquement parisien. Maintenant, il était baisé.
Levant la tête, il aperçut une trappe pour accéder au toit. Hors d'atteinte ! Il repéra un placard mal fermé, l'ouvrit d'un coup, et un ensemble de balais lui tomba dessus. Farfouillant, il trouva ce qu'il espérait : un escabeau pour accéder à la trappe. Et une sorte de gaffe, qui lui procura un coup de génie.
En hâte, il plaça l'escabeau, ouvrit la trappe, se hissa sur le toit, et, avec la gaffe, attrapa l'escabeau. Son idée était simple : le CCP trouverait la trappe fermée et pas d'escabeau, donc, ils ne sauraient pas où le chercher.
Il n'avait pas encore totalement enlevé l'escabeau que des hommes du CCP arrivaient sur le palier du cinquième.
Bordel ! Bon, Ok, le CCP avait vu par où il était passé, mais il ne pourraient pas monter, puisqu'il avait pris l'escabeau.
Il ferma la trappe, et se déplaça prudemment sur le toit en pente recouvert de tuiles d'ardoises. Les fientes glissantes de milliers de volatiles rendaient l'exercice périlleux.
Tous les vieux immeubles parisiens se touchant, il allait pouvoir, en faisant attention, se déplacer de toit en toit pour changer de quartier. Il chercha à s'orienter pour se diriger vers le métro le plus proche, probablement Bastille.
Un fracas derrière lui le fit sursauter. Il se retourna pour découvrir que le CCP avait réussi à passer par la trappe aussi.
Bordel ! Ils n'avaient pas besoin d'escabeau. Un gars faisant la courte échelle à un autre suffisait pour arriver à la trappe ! Encore une fois, Marc s'était foiré. Sans réfléchir plus longtemps, il s'élança dans la direction approximative de la place de la Bastille, dérapant sur les tuiles glissantes, pestant contre la buée qui venait de refaire son apparition. Il se rattrapait de la main aux vieilles antennes de télévision encore présentes sur les toitures.
Il arrivait au bout du toit. La buée ne l'empêchait pas de voir ça. Par contre, elle lui interdisait de voir après le toit. Il accéléra pour prendre un peu d'élan, et s'élança, persuadé qu'avec sa guigne, il allait se ramasser cinq étages plus bas. Le choc arriva beaucoup plus tôt que prévu, et il réussit à rester sur ses deux pieds, tant bien que mal. Il remercia silencieusement sa bonne étoile et continua sa course en avant, quasiment en aveugle. Un sifflement sur sa droite, suivi du bruit lointain d'une détonation. Le CCP tentait toujours de le descendre !
Il zigzaguait pour faire une cible plus difficile, sa visibilité réduite à un mètre devant lui. Un autre rebord de toit, un autre saut, et encore un coup de bol.
Marc pensa que cette chance risquait de ne pas durer, et juste à ce moment, il glissa pour tomber lourdement sur le flanc. Glissant sur le toit, il arriva au bord, et fut précipité dans le vide.
Par une contorsion réflexe, il agrippa la gouttière, d'une main, et resta suspendu là, le souffle coupé, le bras droit douloureux. Il lança la main gauche en l'air, pour tenter une prise à deux mains. Le seul résultat de ses gesticulations fut un bruit sinistre dans la gouttière. Un craquement de mauvaise augure pour son avenir.
Il était à bout de force, incapable de tenir longtemps dans cette position. Aveuglé par la buée, il n'avait aucune idée de ce qui l'entourait, et il rageait à la pensée qu'il avait peut être à portée de main une échelle de secours ou un rebord de fenêtre.
Un autre craquement, suivi d'un bruit de déchirement. Bordel, c'était une vieille gouttière, et elle était en train de lâcher complètement. Il lança encore une fois le bras gauche en l'air, et attrapa du bout des doigts la gouttière, qui choisit ce moment là pour casser définitivement.
Marc poussa un long cri de désespoir quand la pesanteur exerça sur lui son droit primordial : la chute fatale !
Il se sentit voler. Enfin, pas longtemps, car ses jambes rencontrèrent quasiment instantanément un sol, et il tomba assis, sur une terrasse !
Il continua à crier, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il était toujours vivant, en un seul morceau. Alors, son cri coupa net, et il se releva pour se lancer en avant à travers la porte ouverte qui donnait dans un appartement abandonné.
Il chercha fébrilement la sortie, puis la cage d'escalier. Il boitait maintenant, le postérieur endolori par la chute. Avec un peu de chance, le CCP penserait qu'il avait fait une envolée fatale, mais mieux valait mettre le maximum de distance entre ces excités et lui.


3

Arrivé au niveau de la rue, il se força à s'asseoir sur les dernières marches avant de tenter une sortie. Il lui fallait calmer sa respiration pour permettre à la buée de disparaître. Il avait besoin de voir avant de s'aventurer à l'extérieur. Un bruit sur sa droite lui glaça le sang. Il tourna lentement la tête, attendant le coup de feu qui mettrait fin à sa vie.
Une porte du rez-de-chaussée venait de s'entrouvrir, et un petit enfant passait la tête pour le regarder. Un enfant sans combinaison ! Il lui souriait gentiment, sans aucune timidité.
- Dis monsieur, pourquoi ta combinaison elle est tachée ? Tu saignes ?
Une voix de femme retentit à l'intérieur de l'appartement.
- Olivier, referme la porte tout de suite !
Le petit garçon fit un sourire, agita la main pour dire au revoir, et referma la porte.
Marc n'en revenait pas : des gens prenaient le risque de vivre dans des appartements non pressurisés et sans système de filtrage !
Voyant là une chance ce salut, il se leva et frappa à la porte.
- Au secours, aidez moi ! Je suis poursuivi. J'ai besoin d'aide.
Il tambourinait contre la porte. La même voix de femme hurla :
- Partez. Allez vous en !"
Marc continua à frapper sur la porte, de toutes ses forces.
Finalement, la porte s'ouvrit d'un coup, et il se retrouva nez à nez avec une jeune femme. Ou plus précisément, nez à nez avec le regard double du canon d'un fusil de chasse, fermement tenu par une jeune femme.

Marc recula prudemment, persuadé que la femme ne plaisantait pas et qu'elle savait se servir de l'arme.
- Écoutez, je suis poursuivi par le CCP, j'ai vraiment besoin d'aide !
La femme le toisa d'un air méchant. Le petit garçon se tenait quelques mètres derrière elle. Marc le regarda, et la femme suivit son regard. Elle tourna légèrement la tête, et d'une voix ferme :
- Olivier, recule. Va dans ta chambre, et n'en sort pas même si tu entends un coup de feu.
Le petit garçon détala.
Marc sentit une sueur glacée couler dans son dos. La femme le regardait avec un air mauvais.
- Si le CCP vous pourchasse, c'est qu'il a une bonne raison. Et je pense que le CCP fait du bon boulot.
Elle plaça fermement le fusil contre sa hanche.
Marc tenta le tout pour le tout. Il détourna légèrement son regard, faisant comme si le petit garçon était à nouveau dans le couloir. Le femme tourna derechef la tête, et le fusil dévia un peu. Marc saisit sa chance, attrapa le canon du fusil pour l'écarter et frappa un grand coup de poing directement dans la mâchoire de la femme.
Elle s'effondra en lâchant l'arme.
Il ramassa le fusil, traîna la femme plus loin dans le couloir de l'appartement, et ferma la porte.


4

- Tu as tué ma maman ?
Marc se retourna vers le petit garçon.
- Non. Je l'ai... Heu... Elle est tombée et elle s'est fait mal. On va la mettre sur le canapé, hein ?
Joignant le geste à la parole, il se pencha pour ramasser la jeune femme et la déposa doucement sur le sofa, espérant qu'elle ne choisisse pas ce moment pour se réveiller, car il avait du déposer le fusil.
Un fois son fardeau déchargé, il ramassa l'arme, et alla regarder par la fenêtre, obturée par des cartons. Le crépuscule commençait, et il ne voyait rien dehors, avec le reflet de la lumière intérieure sur la vitre de son masque.
Il lui semblait distinguer quelques mouvements, mais aucune certitude. Il resta ainsi un temps indéterminé, jusqu'à ce qu'il soit certain que des silhouettes sombres tenant des objets, probablement des armes, patrouillaient dans le quartier.

Il sentit des mouvements dans son dos. Se retournant vivement, il vit le petit garçon (Comment s'appelait il déjà ? Ah oui, Olivier) en train de secouer sa maman en lui murmurant des mots inintelligibles.
Marc s'approcha, puis s'assit dans un fauteuil faisant face au canapé, le fusil sur le genoux, pointé, prêt à tirer.
La femme grogna, battit des paupières, puis tenta de se relever d'un bond. Le "Doucement" crié par Marc la stoppa dans son élan, et elle se tourna vers lui. Elle s'assit sur le canapé, doucement, sans gestes brusques, bien consciente que le canon du fusil ne la quittait pas, malgré les tremblements du tireur.
- Je ne sais pas pourquoi le CCP me poursuit. Je n'ai rien fait, j'étais juste dans la rue quand ce vieux a nourri les oiseaux. Et depuis, les types me tirent dessus.
La femme le regardait d'un air méprisant, sans rien dire, et jetait de temps en temps un regard apaisant à son fils.
Marc continua :
- Bordel, c'est la vérité ! Je ne suis même pas français ! Enfin, si, mais j'habite au Canada. Je suis ici pour le travail, et j'ai l'impression d'avoir atterri dans un pays du Tiers-Monde en pleine guerre civile !
Aucune réaction de la femme.
Marc s'énerva.
- Je ne vous demande pas de m'aider bordel ! C'est moi qui tiens le flingue, alors, vous allez appeler la Police pour qu'ils viennent me sortir de ce merdier. Et plus vite que ça.

Là, il y eut une réaction. Un début de sourire, puis un éclat de rire. Maintenant, ce qu'il lisait dans le regard de cette femme, c'était de la pitié et de l'amusement.
- Bordel, qu'est ce que ça a de drôle ?
Marc s'emportait, désorienté par le rire franc de la femme. Il leva légèrement le fusil, et elle tenta de calmer son hilarité. Entre deux hoquets, elle lui expliqua la situation.
- Vous êtes vraiment étranger au pays. Seul un étranger demanderait l'aide de la Police contre le CPP. Si j'appelais la Police maintenant, en lui disant que c'est pour vous protéger des commandos du CCP, vous seriez dans une belle merde. Soit ils appelleraient directement le CCP pour dire où vous êtes, soit il viendraient vous tuer eux mêmes. Si vous êtes chanceux, ils laisseront faire le CCP, qui en général ne torture pas les collabos.
Marc la regarda, éberlué. La jeune femme reprit :
- Oui, la Police soutient le CCP. Oh, pas officiellement, bien sûr, mais la plupart des flics sont pour le CCP, et beaucoup d'entre eux font partie des commandos du CCP.

Dépité, Marc relâcha sa garde, se demandant comment il allait se sortir de cette situation.
Rentrer à l'hôtel, c'était la meilleure solution. Mais avec cette tâche sur sa combinaison, il allait immanquablement se faire repérer, dans le métro, dans la rue, ou même dans le hall de l'hôtel.
Il ruminait, cherchant un plan, une porte de sortie. Il sursauta quand il s'aperçut que la femme s'était levée et s'approchait de lui. Il voulut pointer le fusil, mais celui ci lui échappa et tomba au sol. Avant qu'il ait pu se baisser, la femme, d'un mouvement leste, avait récupéré l'arme et la pointait sur lui.
Il attendit, résigné, le coup fatal.
La femme recula vers le canapé, sans cesser de le viser, puis elle s'assit, et posa le fusil à côté d'elle.
- Je vous crois. Il faut vraiment être étranger pour penser demander de l'aide aux flics dans votre cas. Mais je ne peux rien pour vous.
Marc hocha la tête.
- Vous avez raison. Je vous fait prendre le risque d'être visée par le CCP aussi. Il faut que je rentre à l'hôtel, mais avec la marque rouge sur ma combinaison, je vais vite me faire repérer, non ?
Elle confirma :
- Oui, tout le monde sait que le CCP marque ses cibles pour les retrouver. Certains en profitent même pour se débarrasser des gens qu'ils n'aiment pas. Ils attendent que la personne détestée se trouve à l'extérieur, et l'aspergent de peinture rouge. Ensuite, c'est juste une question de minutes. La vente de peinture rouge a augmenté à peu près autant que le nombre de demandes de divorce a diminué. Il est fréquent que le conjoint soit la cible du CCP avant d'en arriver au divorce.
Une ombre passa sur le visage de la jeune femme, un long silence, puis elle se redressa d'un bond.
- Ok, écoutez, je vais essayer de vous aider, mais vous partirez de suite après, d'accord ?
Marc ne discuta pas.
Elle lui fit signe de le suivre dans le couloir de l'appartement, et ils rentrèrent dans une pièce en pleine rénovation. Des pots de peinture étaient posés sur le sol, ainsi que divers outils et pinceaux.
De la peinture beige pour les murs de la pièce !
La jeune femme se saisit d'un couteau, fit sauter le couvercle d'un pot de peinture, et y trempa un pinceau plat. Puis s'approchant de Marc, elle commença à badigeonner sa combinaison.
La tâche rouge était déjà recouverte, ainsi qu'une bonne partie du torse de la combinaison, quand des coups violents contre la porte retentirent dans l'appartement.
La jeune femme mit le doigt devant sa bouche, en signe de silence, et se dirigea vers l'entrée de l'appartement.
D'autres coups sur la porte.
Elle se posta derrière, et demanda, d'une voix ferme :
- Qui est là ?
Une voix bourrue lui répondit aussi sec :
- CCP Madame, nous recherchons un dangereux collaborateur qui s'est enfui. L'avez vous vu ? Il porte une combinaison jaune tâchée de rouge.
Marc commença à transpirer dans sa combinaison.
Il entendit le verrou de la porte être actionné, puis la porte s'ouvrir.
Bordel, le fusil était resté dans le salon, et la seule fenêtre de la pièce était barrée par des planches clouées. Il était pris !
La voix de la jeune femme se fit entendre.
- Non, je n'ai vu personne ces jours ci. Je ne sors pas beaucoup, j'ai trop peur des oiseaux. Mais si je le vois, je ne manquerais pas de vous avertir.
Puis la voix du petit garçon :
- Maman, ce sont qui les gens ?
- Le CCP Olivier, ils sont là pour nous protéger.
Il y eut encore quelques phrases, et Marc sentit que la jeune femme faisait en sorte que les hommes du CCP sentent qu'ils n'avaient même pas besoin de visiter l'appartement. Elle leur avait ouvert sciemment, pour désamorcer toute suspicion.
Le CCP repartit au bout de quelques minutes, sur un "On aura ce salopard, Madame, pour votre sécurité et celle de votre fils."
Marc ne desserra les dents que quand la porte se referma.

La jeune femme revint, et reprit sa besogne de peinture.
Marc ne dit qu'un mot, mais le ton de sa voix valait un long discours :
- Merci.
Elle ne répondit pas, se contentant d'esquisser un sourire, appliquant la couleur beige avec soin.


5

Marc se tenait sur le seuil de l'appartement, prêt à partir. Sa combinaison était recouverte de trois couches de peinture beige. Le résultat n'était pas parfait, mais avec la nuit, personne ne ferait vraiment attention à sa combinaison de couleur uniforme.
La jeune femme lui souffla un dernier conseil.
- Dépêchez vous, car la peinture va finir par se craqueler, et on verra la tâche rouge réapparaître. Il vous faudra aussi acheter une nouvelle combinaison et vous débarrasser discrètement de celle ci.
Marc la remercia, prêt à partir.
- Je ne connais même pas votre nom.
- Alice.
- Merci Alice pour votre aide. Je ne vous oublierais jamais.
Elle referma la porte

Il sortit dans la nuit maintenant bien noire, et s'orienta. Il regarda le numéro de l'immeuble dans la rue, le nom de la rue, puis se dirigea vers la station de métro de Bastille en rasant les murs, évitant les lumières trop vives qui pourraient trahir l'état de sa combinaison NBCB.

Au bout de quelques instants, il avait adopté une technique qu'il pensait efficace et discrète : il avançait d'un pas rapide dans les zones d'ombres, et d’un pas encore plus rapide dès que la lumière aurait permit à un observateur attentif de repérer la couche de peinture beige sur sa combinaison.
Pas question de prendre le métro, il se serait fait repérer de suite. Sa seule solution était de rejoindre l'hôtel à pied, en évitant au maximum les rencontres.
Plein d'appréhension, il cessait de respirer dès qu'une ombre lui semblait suspecte.
Mais il ne rencontra personne. Les rues semblaient désertes.
Les seuls êtres vivants en dehors semblaient être les oiseaux tournants au dessus des toits de Paris.


6

L'aube commençait à poindre quand il arriva dans sa rue. Entre la luminosité naturelle et l'éclairage ostentatoire de l'entrée de l'hôtel, il n'avait pas le choix : il devait s'exposer en pleine lumière avec sa combinaison repeinte.
Il avança, d'une démarche volontaire et assurée, assurance qu'il était loin d'éprouver, mais il fallait donner le change.
Du coin de l’œil, il regarda ses avant-bras. Impossible de faire illusion, la peinture beige craquelée tombait par morceau, découvrant le jaune de la combinaison, ainsi que quelques éclaboussures rouges.
Il salua le portier dans sa guérite pressurisée d'un air dégagé avant que celui ci ne réagisse, et l'électronique du sas d'entrée détecta sa carte de client, ouvrant la porte.
Le portier le regarda entrer d'un air soupçonneux, mais ne fit rien pour l'empêcher de pénétrer dans le sas. Après tout, il avait vu des clients plus étranges que celui ci.
Marc entendit avec soulagement le chuintement du sas se refermant derrière lui, et le cycle de décontamination commença. D'abord la projection de mousse antivirale, puis l'aspersion d'eau, et enfin le cycle de renouvellement de l'air.
La lumière verte s'alluma, et Marc entreprit de se dévêtir de la combinaison. Une fois en tenue de ville, il ramassa la combinaison, et ouvrit le container marqué NETTOYAGE, avant de se raviser, pour poser la combinaison dans le container DESTRUCTION.
Il ne commença à se détendre qu'après s'être lavées les mains à grand renfort de savon spécialement étudié pour détruire toute contamination possible.
Puis il s'avança vers le deuxième sas, et attendit le verdict des appareils de mesure. Lumière verte. Il poussa un grand soupir de soulagement, et tenta de conserver un air digne en entrant dans le hall, malgré les tremblements qui agitaient son corps.

Comme le concierge de nuit de l'hôtel le regardait d'un air intrigué, Marc s'avança vers lui, comme si tout était normal.
- Chambre 2703, des messages ?
Et sans attendre la réponse, il continua :
- Oh, et à quelle heure ouvre la boutique de l'hôtel ?
Le concierge baissa les yeux sur son écran, et, du ton obséquieux qu'il utilisait toute l'année, donna les renseignements demandés.
- Pas de messages pour vous monsieur Marchant. Le magasin ouvre à sept heures, dans quinze minutes. Prendrez vous le déjeuner dans votre chambre ?
Marc déclina l'offre distraitement, et se dirigea vers l'ascenseur. Il avait un mauvais pressentiment, comme si tout le personnel de l'hôtel était de mèche avec le CCP, comme si tout le monde dans Paris soutenait le CCP. Il commençait à se méfier de tous, scrutant le visage de ses interlocuteurs pour détecter... Pour détecter quoi ? Il ne savait pas au juste. Il avait peur de la délation, cette bonne vieille habitude française. D'ailleurs, n'utilisait t'on pas le terme "collabo" pour désigner les soit-disant sympathisants des oiseaux ? Collabo, comme aux heures sombres de l'après-guerre... Il se sentait devenir paranoïaque.
Les portes de l'ascenseur se refermait, quand il vit le concierge décrocher le combiné du téléphone ! Bon sang ! Le type allait le dénoncer !
Une petite voix dans sa tête tenta de le persuader que le concierge téléphonait peut être à sa petite amie, ou bien qu'il appelait la cuisine pour signaler une demande de petit déjeuner, mais il la fit taire de suite.
Il se rappelait vaguement la phrase d'un homme célèbre, une chose comme "La question n'est pas de savoir si je suis paranoïaque. La question est : le suis-je suffisamment ?"
Une goutte de sueur commença à descendre lentement le long de sa colonne vertébrale, point glacé sur sa peau encore tendu par le stress.
D'un coup, la petite musique de l'ascenseur lui semblait insupportable, et la montée bien trop lente.
"Allez, allez allez !"
Il n'attendit pas que la porte soit complètement ouverte pour se précipiter dans le couloir, et dès que la porte de sa chambre fut ouverte, il se rua à l'intérieur, vers sa valise.
Il jeta ses vêtements en tas dans un coin et en prit des propres, qu'il enfila sans prendre de douche, pas le temps, passa une veste, et la remplit avec tout ce qui lui sembla important sur le moment : passeport canadien, carte d'identité française, cartes de crédit, argent liquide, objets de valeur, un couteau suisse et des allumettes.
Jetant un coup d’œil à sa montre, il vit que le magasin était maintenant ouvert. Il descendit rapidement, par les escaliers, et entra dans la boutique de l'hôtel avant même que le rideau de fer ne soit complètement levé.
Il se dirigea vers la vendeuse, au visage encore endormi, et lui demanda à voir les combinaisons NBCB.
- Par quel modèle seriez vous intéressé ?
- Un modèle solide, je viens de jeter le mien, et puis, un modèle avec antibuée sur le casque !
Il ne tenait pas à revivre l'enfer de courir poursuivi par des hommes armés sans même voir les obstacles devant lui.
Il n'écoutait pas le bla-bla de la vendeuse, ne se souciait pas des prix, se contentant de regarder quelle combinaison semblait la plus robuste.
Le modèle le plus cher lui semblait le plus indiqué, surtout quand il vit que son revêtement extérieur était anti-tâches, même pour la peinture ! Le nombre d'ennuis qu'il se serait épargné, si seulement il avait pris le temps de se renseigner !
Il désigna le modèle du doigt, et sortit une carte de crédit de son portefeuille.
La jeune vendeuse insista pour qu'il essaye le modèle avant de l'acheter, ne serait-ce que pour vérifier la taille, et il accepta de mauvaise grâce.

La combinaison lui sembla parfaite, bien supérieure à celle qu'il avait acheté à l'aéroport. Essayer la combinaison, la payer, et sortir de la boutique lui prit en tout 20 minutes. Une fois dans le hall, sa combinaison dans un gros sac, il vit le regard du concierge posé sur lui. Il détourna rapidement la tête, et se dirigea vers la sortie, quand une voix le héla. Une voix obséquieuse.
Il se tourna.
- Monsieur Marchant, s'il vous plait, j'ai un message pour vous.
Marc se raidit, ne sachant quelle attitude adopter. Partir sans consulter le message paraîtrait vraiment suspect au concierge, vraiment. Une petite voix murmurait dans sa tête, mais il n'arrivait pas à comprendre les mots. Cachant mal son énervement, il se dirigea vers le comptoir d'accueil de l'hôtel, attendant que le concierge lui délivre le message.
Celui ci prenait son temps, regardant son clavier d'un air plus peiné qu'autre chose.
- Ah, excusez moi, le système me fait une farce. L'informatique, vous savez ce que c'est.
Marc rongeait son frein, et la petite voix murmurait plus fort maintenant. Le concierge continuait la danse de ses doigts sur son petit clavier, laissant de temps en temps échapper un :
- Ce ne sera pas long, veuillez excuser ce petit incident.

Et la petite voix fut enfin claire :
- il gagne du temps ! Pars ! Maintenant !
Marc devint blême, et dit d'un ton péremptoire :
- Bon, je n'ai pas le temps pour vos petits soucis, vous me donnerez le message à mon retour ce soir. Au revoir !
Et il se dirigea vers le sas.
Il craignait que le concierge ne bloque la porte pour l'empêcher de sortir, mais maintenant, d'autres clients étaient dans le hall, se dirigeant vers le comptoir.
Arrivé devant la sortie, la porte vitrée hermétique s'ouvrit devant lui, dans un chuintement presque identique au soupir qu'il poussa.
Une fois dans le sas principal, il mit papiers et argent dans une sacoche pendue à son coup, sous ses vêtements, puis il enfila sa combinaison le plus rapidement possible, sans toutefois négliger les vérifications d'étanchéités et d'ajustement.
Trop de précipitation risquait de lui être fatal!
Au bout d'un temps qui lui sembla interminable, la combinaison fut opérationnelle, et il se rua dans la rue maintenant baignée dans le gris parisien typique d'une journée nuageuse.


7

Ne pas courir; ne pas paraître suspect, ne pas montrer sa précipitation, ne pas...
Ces types le suivaient ! Il en était sûr. Ils marchaient derrière lui, à trois de front. Le concierge l'avait dénoncé, et le temps perdu à attendre le soit disant message avait permis aux 3 types de le cueillir à la sortie de l'hôtel.
Il allongea le pas, respirant plus fort. Bon point : pas la moindre buée sur le masque. Il obliqua dans la première rue à droite, pour voir si la filature était réelle ou juste une invention de son esprit surchauffé par la peur. Au bout de quelques mètres, il jeta un oeil derrière lui : les 3 types remontaient la même rue que lui.
Et si c'était un hasard ?
Il tourna encore à la droite à la suivante, comportement aberrant pour un piéton se dirigeant dans une direction précise.
Si les 3 types prenaient la même rue, la filature serait une certitude.
Il continua sur quelque mètres, avançant les mâchoires crispées, n'osant pas se retourner. Tant qu'il ne regarderait pas derrière lui, il serait dans le cas du paradoxe du chat de Schrödinger, à la fois poursuivi et à la fois non. Rien ne pourrait lui arriver vraiment...
Là, ça y était ! Son esprit partait en morceaux, ses pensées devenaient incohérentes.
Il se retourna d'un bloc.
Les 3 hommes étaient toujours derrière lui ! Plus de doute, il était poursuivi.
Il continua à marcher, toujours sur le même rythme, et tourna encore à droite. Une fois temporairement hors de vue de ses poursuivants, il piqua un sprint jusqu'à l'intersection suivante.
Le bruit de sa course précipitée fut le signal de la chasse. Ses 3 suiveurs se lancèrent derrière lui, juste avant qu'il ne disparaisse au coin suivant.

Marc courait maintenant au hasard, se concentrant sur son rythme pour ne pas sentir la fatigue physique. La combinaison lui interdisait de voir facilement derrière lui en courant, et le bruit de sa respiration couvrait tous les autres sons.
Il courait, tournant aux intersections sans savoir où il allait. Il courait, incapable de savoir si les 3 hommes étaient sur le point de le rattraper, ou si il les avaient semé depuis plusieurs minutes.
Il courait...
Jusqu'à ce cul de sac !
Bordel, devant lui, juste un mur, une fin de rue, pas moyen de passer par dessus. Il fit demi tour, et chercha une entrée d'immeuble accessible, mais dans ce quartier, les portes étaient blindées, il se lança en avant pour reprendre sa course, et s'arrêta net. Les 3 types en combinaison venaient de rentrer dans la rue.
Deux tenaient des barres de fer, et un était armé d'un fusil de chasse à canon scié.
D'un coup, toute la tension de Marc s'évanouit. Il était au bout du chemin, pas d'échappatoire, à quoi bon se stresser ?
Il courba un peu les jambes, pencha le buste en avant, et s'appuya des mains sur les genoux, pour reprendre son souffle, tout en regardant s'approcher les 3 hommes en combinaison.
D'ailleurs, il eut une surprise. Une des combinaisons était indubitablement portée par une femme. Une femme avec une barre de fer dans les mains. Il eut un petit rire sans joie: Au moins, c'était une chose qu'on ne voyait pas tous les jours.

Les 3 combinaisons étaient encore à 5 mètres de lui quand il leur demanda :
- CCP ?
Le type au fusil répondit par l'affirmative.
- C'est cet enculé de concierge de l'hôtel qui m'a balancé, hein ?
L'autre fit non de la tête, avant de répondre d'une voix basse, une voix habituée à donner des ordres :
- Non, c'est le personnel de nettoyage qui nous a appelé quand la combinaison est arrivée pour destruction. Vous êtes le collabo qu'on a poursuivi cette nuit.
C'était plus une affirmation qu'une question.
Marc hocha la tête, réalisant avec quelques secondes de retard qu'il venait implicitement d'avouer être un collabo !
Il cherchait le moyen de s'expliquer, la phrase qui pourrait le sauver d'une mort certaine quand il entendit le déclic d'un fusil qu'on arme pour tirer.
Il se redressa, résigné à mourir, mais avec encore suffisamment d'amour propre pour vouloir finir debout et bien droit, dans une posture digne.
Le type au fusil n'épaula même pas, il ne pouvait pas le rater à cette distance.
Malgré tout l'amour propre que Marc avait, il n'était pas spécialement courageux, et il rentra la tête entre les épaules en fermant les yeux.
La détonation ne le fit même pas sursauter. Par contre, la deuxième détonation lui fit ouvrir les yeux de surprise.
Deux des 3 poursuivants étaient au sol, leur combinaison éventrée par un impact d'arme à feu.
La scène semblait se dérouler au ralenti devant les yeux de Marc. La femme, seule encore debout, se ruait vers un abri quand sa combinaison sembla exploser sur son torse, laissant échapper des gouttes de liquide rouge. Elle s'effondra sans un cri, la vitre se sa combinaison explosant quand elle toucha brutalement le sol.
Marc ne pouvait quitter de son regard le trou de l'entrée du projectile, entre les omoplates, cratère noir sur le jaune de la combinaison.
Il avait l'impression que ses yeux zoomaient sur l'orifice béant, plongeant dans la blessure, suivant le canal creusé parmi les viscères déchiquetés pour finalement plonger dans la flaque rouge s'agrandissant sur le sol.
Le monde vacillait autour de lui.
Puis il retourna à la réalité, et les bruits alentours le submergèrent avec une violence inouïe.

Quelqu'un le secouait sans ménagement par les épaules, en lui criant qu'il était temps de partir.
Il réalisa qu'il était entouré de plusieurs personnes en combinaisons claires, certaines d'un blanc éclatant dans la grisaille ambiante.
Il détacha ses yeux du cadavre et regarda la personne en face de lui.
- On dégage, et en vitesse. Vous pouvez suivre ?
Il fit un signe affirmatif avec la tête, encore incapable de parler, et emboîta le pas à cette étrange troupe.
Il ne savait pas où il était, ni où il allait, il se contentait de suivre ces êtres blancs, dans un état proche de l'hébétude, avec le sentiment d'être mort et parmi les anges.


8

Ses sens revenant peu à peu, il commença à analyser de manière plus critique la situation.
Il n'était pas mort. De ça, il était à peu près sûr. Les tremblements de son corps, la sueur ruisselant sur sa peau, la douleur dans les muscles de son cou, tout ça tendait à indiquer qu'il était encore dans le monde des vivants.
Il détailla ses sauveurs. Environ une demi douzaine de personnes, peut être plus, mais il n'osait pas se retourner pour vérifier. Tous en combinaisons claires ou blanches. De temps en temps, un quittait la troupe, pour se fondre dans la ville, et éviter d'être trop repérables.
Au bout de quelques minutes, Marc se retrouva avec uniquement deux combinaisons blanches devant lui pour indiquer le chemin.
Maintenant, son corps suivait, comme un automate, tandis que son cerveau cherchait parmi ses souvenirs.
Oui, il se rappelait vaguement en avoir entendu parler aux informations : les Ailes Blanches.
Un groupement d'illuminés, au fonctionnement proche d'une secte. Des humains protégeant les oiseaux, des fous pour qui la grippe aviaire était un châtiment ailé envoyé par Dieu pour punir l'humanité de ses turpitudes.
Des fanatiques offrant des sacrifices humains, principalement des bébés, aux émissaires plumés d'un Dieu vengeur déçu par sa création.
Un frisson lui secoua le corps.
Ok, il était vivant, il avait échappé au CCP, mais que lui réservait on ? Les Ailes Blanches l'avaient probablement sauvé parce qu'il était la cible du CCP, mais que se passerait il quand on découvrirait qu'il n'était qu'un pauvre type dépassé par les évènements ?
On le jetterait nu dans une cour ouverte sur le ciel, pour qu'il soit becqueté vivant par des centaines de volatiles affamés ?
Il évalua ses chances de s'enfuir en courant. Le résultat lui semblait proche de zéro. Il n'avait pas réussi à échapper au CCP, et maintenant, il était épuisé par la poursuite, à peine capable de marcher.
Une autre solution ?
Se faire passer pour un sympathisant ?
Oui, c'était probablement la seule issue possible. Feindre d'être un collabo, puis leur fausser compagnie à la première occasion.

Au bout d'un temps indéfini, et d'une succession de tours et détours, le petit groupe arriva devant l'entrée de ce qui semblait un garage.
Marc n'avait aucune idée d'où ils se trouvaient. Cela faisait bien longtemps que les plaques des rues étaient manquantes ou tellement abîmées qu'elles en étaient illisibles.
Celui qui semblait le leader ouvrit une porte, et ils pénétrèrent dans un sas, sans enlever les combinaisons.
Une fois à l'intérieur du bâtiment, les deux personnes en combinaisons claires commencèrent à les défaire, et, avec appréhension, Marc fit de même.
Il lui semblait impensable de ne pas mettre les combinaisons dans un système de nettoyage et de rentrer dans un bâtiment d'habitation avec ! Néanmoins, plus concerné par sa survie immédiate que par une contamination éventuelle et une mort différée, il suivit le mouvement.
Les deux combinaisons blanches étaient maintenant posées sur des cintres spécialement étudiés, et Marc pouvait détailler ses sauveurs : deux hommes, un jeune, et un moins jeune, celui qui semblait être le chef. Pas de signes distinctifs, des monsieur tout le monde comme on en rencontre tous les jours.

Marc accrocha sa combinaison avec les autres, et ne comprit pas la question qu'on lui posait.
- Comment ?
- Je vous demandais : pourquoi le CCP vous poursuivait il ?
On y était. Marc déglutit. Il allait devoir trouver quelque chose de convaincant, quelque chose qu'il puisse étoffer au cas où, sans se perdre dans les incohérences de ses propres mensonges, un truc intelligent, un...
Bordel, il était foutu ! Il séchait complètement, incapable de trouver un début de mensonge intelligent.
Il se décida pour la vérité.
- Je me suis simplement trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Un vieux type s'est suicidé en nourrissant les oiseaux, le CCP est intervenu, et comme j'étais au milieu, je suis devenu une cible.
Marc commença à se voûter légèrement, s'attendant à un déferlement de violence.
Le chef le regardait avec un sourire de sympathie, mais son regard brillait un peu trop au goût de Marc, lui donnant un aspect légèrement inquiétant. Il secoua lentement la tête en parlant d'une voix passionnée :
- Je reconnais bien la violence sans discernement du CCP, prompt à tuer tous ceux qui se trouvent près d'un Saint Homme.
Un silence.
- Néanmoins, comme vous n'êtes pas un sympathisant, ni un membre de notre groupe, vous comprendrez qu'on ne peut pas vous laisser repartir comme ça. Il va falloir réunir le conseil et prendre une décision collégiale.
- Je suis votre prisonnier ?
Marc attendait avec cynisme la réponse classique de tous les films de son adolescence : "Considérez vous comme notre invité", et la réponse réelle lui fit l'effet d'une douche froide :
- Oui, vous êtes notre prisonnier. Nous allons vous conduire dans une cellule en sous-sol le temps de statuer sur votre avenir. N'espérez pas vous enfuir, votre combinaison restera enfermée pour vous éviter toute tentation.
Marc crispa légèrement les muscles, prêt à tenter le tout pour le tout, mais il vit qu'une arme avait fait son apparition dans la main du jeune, et qu'elle était braquée sur lui. Ses épaules s'affaissèrent. Pas question de jouer les héros, de toutes façons, il n'aurait déjà rien pu faire contre deux types sans armes.

Toujours menacé par l'arme, il fut contrait de descendre par une porte donnant sur le sous-sol. Il s'attendait à trouver une cave grillagée pour lui tenir lieu de résidence, mais le chef ouvrit une trappe dissimulée par un tapis élimé, trappe donnant accès à des escaliers grossiers et abrupts descendant dans un boyau étroit et visiblement ancien.
Juste éclairés par une puissante lampe électrique, les trois hommes commencèrent une descente qui parut durer une éternité. Marc avait l'impression de s'enfoncer directement au cœur de la terre, en direction du monde infernal commun à plusieurs religions, escorté par des monstres surnaturels. Son imaginaire s'envoilait, et il devait faire des efforts pour se rappeler que le type devant n'était pas un démon et que celui derrière ne tenait pas une fourche mais un flingue.
En temps subjectif, la descente avait duré plusieurs heures, mais, jetant un coup d’œil à sa montre en arrivant en bas, il estima que parcourir l'ensemble de l'escalier n'avait pas pris plus de 20 minutes.
Les murs grossiers des souterrains, visiblement anciens, lui semblaient familiers, et il ne lui fallut que quelques minutes pour comprendre où il se trouvait : les catacombes de Paris ! Probablement pas une section qui se visitait, mais une section abandonnée et oubliée de tous.
Ils arrivèrent devant une grosse grille de fer cadenassée, gardée par un grand type torse nu à l'aspect repoussant : musclé comme un adepte de la gonflette ayant trop abusé de stéroïdes, mais surtout, brûlé sur tout le corps, le visage défiguré, comme rongé par l'acide, le crane parsemé de touffes de cheveux filasses.
Il n'était déjà pas engageant au naturel, mais le gros fusil à pompe qu'il tenait comme un jouet dans sa main énorme le rendait vraiment intimidant. Pour Marc, il ressemblait à un vieux gladiateur abîmé par de nombreux combats, mais toujours redoutable.
Quand le gladiateur vit le petit groupe approcher, il braque l'arme sur la grille, car des silhouettes s'approchaient, attirées par la lumière de la lampe. Les ombres reculèrent promptement, indiquant implicitement à Marc que le fusil n'était probablement pas juste là pour décorer.
Le chef commença à déverrouiller la grille, et le jeune invita Marc à rentrer dans la prison en lui mettant délicatement le canon de son arme dans les reins.
Une fois Marc à l'intérieur, le chef referma la grille, et dit à Marc :
- dès que le conseil aura statué sur votre sort, nous viendrons vous chercher.
Puis il partit.


9

Marc n'osait s'éloigner de la grille, effrayé à l'idée de s'approcher des ombres qu'il avait entraperçues dans la prison.
Le conseil allait bientôt se réunir, son cas était simple, il serait bientôt libre, et...
Bordel, comment avait il pu être aussi stupide ! Le chef ne lui avait pas demandé son nom, même pas son prénom. Il avait juste inventé cette histoire de conseil pour que Marc se laisse guider docilement jusqu'à la prison, mais son avenir était déjà tout tracé : pourrir dans cette cellule !
Il se retourna et donna un violent coup de pied dans la grille en hurlant des obscénités, mais son accès de colère fut de très courte durée : juste le temps que le canon du gros fusil se trouve à cinq centimètres de son visage. Toutes les injures moururent instantanément sur ses lèvres, face à cette arme qui ne tremblait pas du tout, tenue par un monstre dont on pouvait douter de l'humanité dans la pénombre tout juste troublée par une veilleuse placée près de la grille.
Marc leva les mains, et recula lentement, sans faire de mouvement brusque, persuadé que le gladiateur n'hésiterait pas à tirer, il baissa lentement les yeux, et des traces brunâtres au sol lui confirmèrent ce qu'il savait déjà au fond de lui même : le gladiateur avait déjà des morts à son tableau de chasse. Il releva la tête, et vit le sourire de cet homme monstrueux en face de lui, le sourire d'un type qui sait que l'autre a compris, un type qui sait qu'il n'aura pas besoin de faire démonstration de sa force et de sa détermination car elle transpire de tout son être.
Pour Marc, le sourire lui transmettait plutôt le message suivant : "je suis un gros sadique qui aime tuer dès que l'occasion se présente, alors, vas y, fais moi plaisir".
Marc continua à reculer, les mains toujours levées, jusqu'à ce qu'il soit dans l'obscurité. Et à ce moment là, il commença à faire attention aux bruissements et murmures autour de lui.

Il n'était pas seul dans la cellule, de ça, il était sûr. Mais qui était autour de lui ? D'autres prisonniers, ou bien était il de la nourriture pour des êtres contrefaits, interdits de surface malgré l'état de délabrement de la ville ? Il avait peur de ses compagnons de cellules, et fut tenté de faire un pas vers la grille, mais apparemment, ses tripes avaient encore plus peur du gladiateur que des ombres, et il resta immobile, à la lisière de la pénombre, dans l'obscurité, mais suffisamment proche de la lumière pour s'y réfugier en cas de mauvaise rencontre.
Il sentit une des créatures s'approcher de lui : un coup sourd, un raclement, un coup sourd, un autre raclement, de plus en plus fort à mesure que la distance s'amenuisait.
Puis une voix croassa dans l'obscurité, rocailleuse, une voix de vieux fumeur aux cordes vocales détruites par un cancer.
- Bienvenue au purgatoire mon gars...
Marc ne se sentait pas la force de tourner sa tête vers la voix, car cela l'aurait obligé à ne plus regarder la faible lumière près de la grille, mais il répondit avec un détachement qui le surprit lui même:
- Ca ressemble plutôt à l'enfer, non ?
Un rire rauque, ponctué d'une toux douloureuse échappa au type à la voix de fumeur.
- Ah ! C'est parce que tu ne connais pas la suite du programme... Une quinte de toux interrompit le type. Mais tu apprendras vite. Moi, c'est Robert.
Un mouvement de l'air autour de lui indiqua à Marc que l'autre venait probablement de lui tendre la main. Il se tourna donc vers le type, et dans la pénombre, vit un gars proche de la soixantaine, au physique banal, les vêtements en loques et le visage recouvert de crasse poussiéreuse.
Il n'hésita qu'une seconde, puis lui serra la main.
- Marc. C'est quoi ici ?
L'autre gars lui fit signe de le suivre un peu plus loin dans l'obscurité, et Marc comprit l'origine du bruit. Le type boitait salement, traînant derrière lui une jambe droite quasi inerte. Ils se dirigèrent vers un petit groupe assis contre un mur.
Marc s'habituait lentement à l'obscurité, et pouvait voir que le groupe comprenait des femmes, des hommes, et même deux enfants.
Tous le saluèrent d'un mouvement de tête fatigué, et Robert s'installa contre le mur, plus ou moins assis dans une petite niche. Il toussa, puis répondit à la question :
- on est dans les catacombes. Pas celles qui se visitaient, non, mais celles mal cartographiées, réputées dangereuses. C'est là que les ailes blanches enferment les gêneurs de tous genre. Ceux qui ont de la chance meurent dans cette prison, les autres...
Il ne termina pas sa phrase, laissant le silence rendre ses propos inquiétants, mais Marc était trop énervé pour laisser le type jouer au conteur d'histoires à faire peur.
- Quoi les autres ?
Robert fut surpris, ainsi que le reste du groupe, mais il reprit, de sa voix rocailleuse.
- Les autres, ben, de temps en temps, les tarés en blanc descendent en chercher quelques uns pour les sacrifices aux dieux ailés. La caverne qui sert au sacrifice doit pas être bien loin, car on les entend hurler d'ici.
Marc frissonna. Ainsi, ce qu'il avait entendu sur les ailes blanches était vrai : ils sacrifiaient bien des humains aux oiseaux. Maintenant qu'il savait ça, le peu d'illusions qu'il nourrissait encore sur le fait d'être libéré s'évapora, et il eut la certitude qu'il allait mourir ici, sous terre, dans ces catacombes qu'il n'avait jamais visitées quand il en avait eu la possibilité.


10

Les jours suivants se déroulèrent sans soucis pour Marc. Le clan lui fit comprendre qu'il était une sorte de trophée, que sa présence représentait un accroissement de la puissance du petit groupe de Robert dans le monde clos de la prison souterraine. Robert lui expliqua que sa tactique était de renforcer son équipe, pour au final être assez forts pour provoquer une révolte et s'échapper d'ici.
Les autres clans étaient retournés à la barbarie, et s'entretuaient ou se battaient pour éviter d'être désigné comme sacrifié par les Ailes Blanches.
Marc était choyé, entouré et apprécié par les gens du groupe. Il était l'objet de petites attentions, et était préservé des contacts par les autres groupes.
Et il était fier de ce statut de privilégié, de chouchou. Il se sentait presque heureux, oubliant parfois pendant quelques instants où il se trouvait.

Cela dura quelques jours, jusqu'à cette étrange rencontre.
Il s'était éloigné dans une zone d'obscurité, pour satisfaire un besoin naturel quotidien, et se trouvait donc à limite de portée de vue de son clan. Accroupi, le pantalon sur les chevilles, il attendait que ses intestins se décident, laissant son esprit vagabonder sans but, quand une main se posa sur son avant bras. De surprise, il tomba sur son fondement, et sa première pensée fut "encore heureux que je n'avais pas vraiment commencé."
Il allait parler quand une voix féminine chuchota dans le noir, lui intimant le silence.
- ne bougez pas, ne parlez pas, écoutez moi. Vous êtes en danger. Dans quelques jours, peut être demain, les Ailes Blanches vont faire un nouveau sacrifice. Ils commenceront par des chants qu'on entendra jusqu'ici, puis viendront chercher une victime. Et Robert vous donnera sans hésiter. C'est comme ça qu'il garde un peu de pouvoir et qu'il obtient des avantages. Il prend les nouveaux sous sa coupe, puis les donne aux Ailes Blanches pour les sacrifices.
Marc écoutait en silence, étalé sur le côté, le pantalon toujours baissé.
- N'oubliez pas. Quand les chants commenceront, ils annonceront votre mort.
Un courant d'air ténu indiqua à Marc que le messager venait de partir, sans un bruit, se fondant dans l'obscurité comme un fantôme. Il frissonna. Bordel, ce n'était pas le moment de croire aux fantômes !
Il se redressa, son envie disparue, et remonta son pantalon, puis se dirigea vers le clan de Robert.
Après cet avertissement, il vit le comportement du clan sous un nouveau jour. Il avait maintenant l'impression que le groupe ne le protégeait pas contre les autres, mais l'empêchait de communiquer avec les autres. Et il n'était pas l'objet de toutes les attentions, il se sentait plutôt sous surveillance constante.
Il comprit qu'il était doublement prisonnier. Des Ailes Blanches, et de Robert.

11

Et les chants s'élevèrent. Des vocalises déformées par l'écho, accompagnées du souffle de grandes flûtes, se transformant en un chœur démentiel, éprouvant pour les nerfs des prisonniers.
Dès les premières notes, l'ambiance du clan changea, et tous les visages se fermèrent. Marc vit chaque membre du groupe sortir une arme, qui une petite barre de fer, qui une batte de base-ball.
Il sentait les regards posés sur lui, mais aussi scruter l'obscurité au delà.
Les autres groupes s'approchaient, eux aussi armés, et il eut l'impression d'être à la veille d'une guerre.
Demandant une arme à Robert, il se vit répondre par la négative.
- Je suis désolé mon gars, mais je ne te connais pas encore assez pour te confier une arme. J'ai payé l'erreur de faire confiance de ma jambe. Tous les clans vont se battre pour ne pas livrer l'un des leurs. Mais nous sommes les plus forts, ça devrait aller. Reste derrière, on te protégera.
Marc, pas plus rassuré, se mit en retrait. Certains regards lui semblaient douteux, et il lui sembla apercevoir des sourires malsains, mais il reporta son attention sur la grille de la prison, îlot de lumière dans la pénombre ambiante.
Les chants s'enflaient, moins déformés, et Marc en conclut qu'une procession approchait.
Après quelques instants d'une attente éprouvante, une silhouette vêtue d'une robe blanche, portant une lanterne, et affublée d'un grand masque de plumes immaculées apparut de l'autre côté de la grille, à côté du Gladiateur.
L'être en blanc s'avança, et d'une voix forte, prononça un mot, un seul : "UN !"
Aussitôt, la tension dans la prison retomba, et les autres clans s'éloignèrent. Marc écarquilla les yeux de surprise, puis les plissa de rage quand tout le clan de Robert de tourna vers lui, les armes prêtes à frapper. Il regarda le chef du groupe.
- C'est donc ça ? Tu vas me livrer à ces débiles ? Et tes beaux discours sur un groupe plus fort ?
Robert lui adressa un sourire.
- C'est juste mon sens pratique. Les Ailes Blanches m'offrent quelques menus objets pour le clan, histoire d'améliorer l'ordinaire, et ma méthode évite souvent des batailles sanglantes entre les clans. Tout le monde est gagnant. Enfin, sauf toi, mais il faut bien que quelqu'un se sacrifie, non ?
- Plutôt crever que de me laisser faire.
- Ne fais pas l'enfant. Si tu n'y vas pas gentiment, on te tabasse et on te brise les genoux, mais on ne te tuera pas, et tu te feras picorer par les oiseaux sans même pouvoir te défendre. Ils te crèveront les yeux, t'arracheront les joues, et tu ne pourras rien faire. Par contre, si tu y vas sur tes deux pieds, sans faire d'histoire, tu auras ta chance contre les bestioles. Et au pire, tu pourras mourir dignement.
Marc cracha par terre, se ramassa sur lui même, comme pour bondir, puis regarda le clan autour de lui. Il n'avait aucune chance, même pas une possibilité d'en estropier un avant d'être submergé.
Il se redressa, puis haussa les épaules en poussant un soupir.
Sans un mot, il se dirigea lentement vers la grille, l'air abattu.
Le son caractéristique du boitement de Robert l'accompagnait, ainsi que les pas d'au moins deux autres personnes. On l'escortait pour éviter qu'il ne tente de s'échapper vers le fond de la prison.
Aller vers la grille lui sembla durer des heures. Il avançait la tête baissée, les épaules voûtées, regardant le sol juste devant ses pieds. La lumière devenait plus forte à mesure qu'il s'approchait de la silhouette en blanc, et il releva la tête. Plus que 5 mètres. La grille passée, il était foutu, il en était convaincu, il le savait au plus profond de ses tripes.
Marc eut l'impression que son corps prit la décision, pas son cerveau. Dans un même mouvement, il fit volte-face et arracha la batte de base-ball des mains de Robert, puis frappa avec comme un bûcheron coupe du bois, avec toute sa force, sans état d'âme.
Robert s'effondra sans un cri, le visage détruit par le coup. Emporté par une rage aveugle, Marc lui marcha dessus pour aller frapper les deux autres, maniant sa batte comme un hachoir. Ils n'eurent même pas le temps de réagir, décontenancé par la rapidité de ce type en apparence si mou.
Marc s'acharna sur un des corps, abattant son arme au rythme des battements de son cœur, jusqu'à ce que l'épuisement le gagne. Se redressant, il traîna le corps gémissant de Robert vers la grille, laissant une traînée rouge dans son sillage.
Il se tint juste devant la grille, regardant l'homme en blanc droit dans les yeux, durant ce qui sembla une éternité. Puis l'homme au masque de plumes lui fit un signe d'approbation de la tête, et Marc lâcha le col de Robert, le laissant, brisé et agonisant, devant la grille. Le Gladiateur souriait de toutes ses dents, un sourire dur, avec une certaine gourmandise. Le spectacle lui avait plu.
Marc se retourna, laissant les Ailes Blanches ramasser l'offrande qu'il leur laissait. Au passage, juste pour le plaisir, il décocha un coup de pied au visage d'un des types encore à terre, puis il se dirigea vers un coin obscur et désert de la prison souterraine.


12

Le rapport des forces avait changé. Le clan de Robert était maintenant sans chef, et les altercations avec les autres groupes étaient de plus en plus fréquentes.
Robert avait raison dans un sens. Sa méthode apportait une certaine stabilité dans la communauté des prisonniers, mais ça n'empêchait pas d'autres de vouloir s'approprier le peu de pouvoir qu'il avait.
Marc sentit qu'il avait été utilisé. On l'avait prévenu à dessein, pour provoquer un changement dans la hiérarchie des clans, probablement pour satisfaire la soif de pouvoir d'un autre petit chef.
Il se sentait haineux d'avoir été manipulé, mais cela lui avait probablement sauvé la vie, car sans l'avertissement providentiel, il se serait probablement laissé aller au sacrifice sans réagir.
En tout cas, la haine était là, et elle le changeait complètement. Sa rage était permanente. Quand les geôliers amenait la nourriture, il était toujours parmi les premiers, muni de sa batte, et malheur à celui qui tentait de passer avant lui. Il frappait sans retenue, sans aucune crainte de tuer. Un des deux lieutenants de Robert ne s'était pas relevé, les vertèbres brisées, probablement par le coup de pied.
Un autre prisonnier avait tenté de passer avant lui à la distribution de nourriture. Son cadavre était encore au même endroit, attirant les rongeurs.

Marc ne communiquait plus avec les autres prisonniers. Les seuls bruits qui sortaient de sa gorge étaient des grognements. Du reste, personne ne prenait le risque de l'approcher.
A plusieurs reprises, il retourna au campement de son ancien clan, grognant comme une bête, pour voler quelques unes des affaires de Robert. Plus personne ne tentait de s'interposait, bien qu'il soit tout seul.
Il inspirait la peur. Une peur plus inspirée par sa folie que par sa violence.
D'autres chants retentirent, d'autres sacrifices eurent lieu, mais personne n'essaya de venir le chercher. Les clans se battaient entre eux, se retenant bien de venir sur son territoire, situé dans la zone la plus sombre de la prison souterraine.

Quand sa rage devenait trop intense, il frappait les murs, le sol, hurlant comme une bête dans l'obscurité, tournant sur lui même en écartant les bras.
Au cours d'une de ses crises de plus en plus fréquentes, il frappa un objet qui se brisa avec un bruit de céramique, et un éclat vola jusqu'à son visage, lui entaillant la joue, le calmant d'un coup.
Baissant son arme, il s'approcha du mur, et chercha ce qu'il avait brisé. Ses mains rencontrèrent plusieurs objets similaires. Des sphères ? Non, il y avait des cavités, puis sa main droite effleura quelque chose qui lui enleva tout doute : des dents. Il avait frappé un de ces entassements de crânes qu'on trouvait dans les catacombes parisiennes.
Il en fit tomber un, et cela provoqua une petite avalanche bruyante, soulevant une poussière étouffante. Marc agita les mains pour dissiper le nuage irritant, quand un brusque courant d'air le frôla.
Un courant d'air ! Il venait de trouver une ouverture vers une autre partie des catacombes. Une sortie de cet enfer. Après plusieurs semaines d'inactivité, son cerveau recommença à fonctionner à plein régime : il venait peut être de gagner son billet de sortie.
Lâchant la batte, il fit tomber les crânes avec ses mains, frénétiquement, s'écorchant sur des molaires brisées ou de vieilles canines encore acérées, se coinçant parfois les doigts dans des orbites vides. Qu'importe ! La liberté était là, devant lui. Et si ce n'était pas la liberté, au moins, c'était déjà la possibilité de s'éloigner des autres prisonniers.
Il lui fallut une dizaine de minutes pour se dégager un passage, et il rampa sur les crânes, oubliant sa batte derrière lui de l'autre côté. Plus qu'une arme, il lui semblait abandonner un symbole.
Le tas de crânes s'effondra sous lui, et il glissa sur le sol d'un couloir, dont l'obscurité semblait moins profonde. Un courant d'air constant le traversait, et il se dirigea vers sa source, oubliant toute prudence dans sa hâte.
La lumière devenait de plus en plus vive, et il vit qu'il arrivait dans un grand puits cylindrique vertical. Il se mit à courir, mais un cri devant lui l'arrêta net. Un pigeon, juste à la sortie du couloir. L'oiseau le regardait, sa tête tournée de côté oscillant d'avant en arrière. Ses plumes étaient poisseuses de sang, et des restes non identifiables pendaient, accrochés à son bec.
Marc recula. Les oiseaux !
Si ses papiers étaient toujours dans la pochette pendue à son cou, sa combinaison, elle, était entre les mains de ses geôliers. Et sans combinaison, sortir au milieu des oiseaux serait un véritable suicide.

Sans quitter le pigeon des yeux, il se baissa, tâtonna pour prendre une pierre, puis la lança. Il rata la bestiole ailée, mais celle ci, surprise, s'envola en poussant un cri de dépit.
Rassemblant tout son courage, Marc s'approcha du puits, qui devait faire cinq mètres de diamètre. Levant les yeux, il vit, quelques mètres au dessus, des grilles solides, très abîmées, percées en plusieurs endroits, avec un passage suffisant pour un homme. S'assurant qu'il n'y avait pas d'autres oiseaux, il baissa la tête.
Le fin du couloir se situait environ un mètre au dessus du fond du puits, mais il se figea à la vue du spectacle : des cadavres humains, des dizaines. Certains à l'état de squelettes parfaitement nettoyés, d'autres en décomposition avancée, et certains encore frais, bien que lardés de coups de becs et de griffures.
Parmi ces cadavres récents, il reconnut un des membres de son ancien clan de prisonnier.
Marc se trouvait au seuil de la salle de sacrifice des Ailes Blanches.

Il lui fallait une solution. L'exploration du couloir dans les deux sens lui avait appris que la seule sortie praticable était la salle des sacrifices, mais il se heurtait à un obstacle de taille : il allait devoir escalader les parois à découvert, à la merci des oiseaux. Aucune chance de s'en sortir vivant, autant se livrer de suite aux coups de becs des volatiles détestés.
Quoique...
Une idée commençait à se former dans son esprit.


13

Il retourna dans la grande prison souterraine, récupéra sa batte, puis se mit à agir comme si il était toujours atteint de folie.
Il hurlait, frappait les murs, et se tenait à l'écart des autres. Le Gladiateur appela pour indiquer une distribution de nourriture, et le sang de Marc se figea dans ses veines. Il fallait qu'il y aille, tout de suite, pour faire croire qu'il était toujours enragé, mais il ne s'en sentait pas capable. Frapper les murs en restant dans son coin, ça, c'était faisable. Se battre pour sa nourriture, cela, était au dessus de ses forces.
Dans les zones moins sombres de la prison, il discerna des mouvements hésitants. Certains se levaient pour s'approcher de la grille, tout en regardant vers son territoire, inquiets à l'idée de se retrouver confrontés au "fou furieux du fond de la prison".
Un homme jeune, presque un garçon, ne voyant pas de mouvement, s'enhardit et se dirigea d'un pas mesuré vers la nourriture. Marc se leva en rugissant, brandissant sa batte, et se rua vers la grille, persuadé qu'il serait mis en pièces si on découvrait qu'il n'était plus la brute inhumaine de ces derniers jours. Le jeune homme recula précipitamment, cherchant la sécurité de l'obscurité, et Marc, pour rappeler son statut, décocha un coup de pied rageur au cadavre resté près de la grille, faisant fuir les rongeurs occupés à festoyer.
Arrivé en face de l'entrée, il regarda le Gladiateur droit dans les yeux, grogna, puis ramassa autant de nourriture qu'il pouvait en tenir dans ses mains, et repartit en hurlant de plus belle.
Une fois dans la sécurité de son territoire obscur, il se mit à trembler, de peur rétrospective. Finalement, ça s'était bien passé.
Il mangea avec avidité, prenant des forces en vue de l'épreuve qui l'attendait.

La surprise lui fit lâcher sa batte. Il faisait son petit numéro habituel de fou, frappant les murs, quand une voix qu'il connaissait arriva à ses oreilles, juste assez fort pour qu'il puisse l'entendre.
- Jolie cinéma, mais pas convaincant.
C'était la même voix féminine qui l'avait averti qu'il était en danger dans le clan de Robert.
Se retournant, il voulut frapper dans le vide, puis s'aperçut que sa batte était au sol. Il grogna, mais la voix répondit, railleuse :
- pas la peine, je sais que ta rage est passée. Maintenant, tu joues juste le jeu pour qu'on te laisse tranquille.
Marc se baissa, ramassa la batte, puis s'assit contre le mur derrière lui.
- Qu'est ce que tu veux ? M'annoncer que je suis en danger ? Dénoncer mon imposture aux autres ?
La fille s'assit à côté de lui.
- Non. J'ai une proposition à te faire. Toi et moi, on forme un nouveau clan, et on essaie de vivre mieux dans cet enfer.
Marc sourit dans l'obscurité. Lui, le type incapable de décider de son propre avenir, chef de clan dans une prison souterraine. Il eut un petit rire désabusé, puis demanda :
- Pourquoi m'as tu mis en garde contre Robert ? Tu n'avais rien à y gagner, puisque son système évitait des conflits entre clans.
- Robert prenait trop de pouvoir. On voulait provoquer une crise et profiter du bon moment pour remonter un peu l'influence de notre clan. On n'avait pas prévu que tu tuerais Robert. Ca a remis en place l'ancien système. Pas l'idéal, mais bon à prendre quand même.
Marc sourit de nouveau. Il avait été utilisé, comme d'habitude. Il y eut un petit silence, puis, subitement, Marc se décida.
- J'en ai rien à foutre d'être chef de clan. Si tu m'aides, on se tire d'ici tout les deux.
La fille tourna brusquement la tête, essayant de lire sur son visage si il était sérieux ou non, mais l'obscurité l'en empêchait.
- Je suis sérieux. A deux, on a plus de chances. Tu marches ?


14

Ils passèrent dans le couloir aux premiers échos des chants de cérémonies, et s'approchèrent doucement du puits, la lumière leur blessant les yeux après des semaines dans cette prison souterraine.
Dans la cavité cylindrique, le volume des chants était assourdissant, et la mélodie prenait une autre dimension. Marc ne put s'empêcher de penser au chant d’un religieux appelant les fidèles à la prière.
Et les fidèles arrivaient, sauf qu'il s'agissait ici d'oiseaux de toutes espèces, envahissant le puit dans un tourbillon de plumes, attirés par la perspective d'un festin barbare, offrande de prêtres déments à des divinités ailées sanguinaires.
Marc se secoua, chassant de son esprit tout ce qui n'était pas nécessaire à son évasion.
La jeune fille de la prison, Perrine, se tenait derrière lui. Il tourna son regard vers elle, et vit son visage dans la lumière pour la première fois. Elle était assez jolie, malgré des traits émaciés par le manque de nourriture et une épaisse couche de saleté recouvrant ses traits.
Il lui rappela la consigne principale.
- Une fois dans le puits, c'est chacun pour soi jusqu'à trouver un abri à l'extérieur, compris ?
Elle hocha la tête d'un signe affirmatif, et Marc continua à surveiller le spectacle dans le puits.

L'attente était interminable. Les chants s'étaient tus sans qu'ils ne s'en aperçoivent, leurs oreilles remplies des cris et du bruissement des ailes des centaines d'oiseaux réunis dans ce puit.
Un cri horrible fit sursauter Marc, suivit par une envolée de tous les oiseaux, qui se battaient entre eux. Au milieu du nuage de plumes, Marc distingua 2 hommes et une femme, blessés, recouverts de sang, qui avaient été jetés dans la fosse : les sacrifiés.
Les oiseaux se ruèrent sur leurs offrandes, se battant pour être les premiers servis.
Marc s'élança dans le puit, suivi de Perrine, et ils entreprirent d'escalader les parois. Quelques oiseaux se dirigèrent vers eux, mais Marc agita violemment sa batte, et les emplumés se rabattirent sur les proies plus faciles que représentaient les 3 victimes blessées et moins combatives.
Perrine grimpait rapidement, profitant de sa relative jeunesse pour distancer son compagnon d'évasion.
Elle était presque en haut quand Marc rata une prise, retombant dans les cadavres tapissant le fond du puit.
Perrine l'entendit chuter, le chercha du regard, puis lui cria "chacun pour soi" tout en continuant de monter.
Elle se faufila par une des ouvertures dans les grilles, et était presque hors d'atteinte, quand une silhouette se découpa en contre-jour sur les grilles. Un mouvement rapide, le bruit écœurant d'une batte s'abattant sur de la chair, et Perrine retomba au fond du puit, le crane enfoncé par un coup violent.
Bordel ! Ils avaient prévu le coup que des sacrifiés pourraient s'échapper, et des types attendaient donc en haut pendant les cérémonies.
Marc se redressa, puis se dirigea vers Perrine. Elle bougeait faiblement, et son visage défiguré se tournait vers lui. Un oeil était encore intact, et de sa bouche abîmée, elle articula "chacun pour soi".
Une nuée de volatiles s'abattit sur elle, et Marc recula pour se diriger vers la sécurité du couloir.

Il se tenait recroquevillé dans le couloir, les mains plaquées sur les oreilles pour ne pas entendre les cris de Perrine et des autres sacrifiés. Combien de temps il resta prostré ? Il n'aurait su le dire, mais la lumière dans le puit avait baissé quand il retrouva un peu ses esprits.

Il s'approcha doucement, sans faire de bruit, à quatre pattes. Levant la tête, il constata que la nuit était déjà bien installée. Il n'arrivait pas à se résigner à baisser les yeux, redoutant le spectacle qui l'attendait. Prenant ses maigres affaires, il commença l'escalade, tentant le tout pour le tout. Il partait du principe que les Ailes Blanches qui gardaient le haut du puit étaient partis à la fin du sacrifice, puisque seuls les sacrifiés étaient supposés se trouver dans le puits.
Au bout de quinze minutes d'efforts, il était enfin libre, à l'extérieur, sorti de cette prison souterraine dans laquelle il avait failli devenir fou. Il inspira en grand, savourant le grand air, jusqu'à ce qu'il réalise sa situation : il était dehors, à l'air libre, sans combinaison protectrice, à la merci des oiseaux et du virus.
C'en était plus qu'il ne pouvait supporter consciemment, et son cerveau prit la seule solution possible : une sorte de mode automatique.


15

Il errait dans la ville, ne sachant ni où il allait, ni où il était, juste capable de mettre un pied devant l'autre pour avancer. Ses yeux étaient totalement vides d'intelligence, son visage creusé figé dans un masque d'imbécillité, un filet de bave au coin de la bouche.
Les rares personnes qu'il croisa s'écartèrent aussi vite que le leur permettaient leurs combinaisons NBCB, terrifiées par ce type tout droit sorti d'un mauvais film de zombies.
Il continuait à avancer, indifférent aux regards, sans soucis des dangers qu'il courrait, il n'était plus qu'une enveloppe vide de pensée cohérente, dirigée par une toute petite zone du cerveau qui le maintenait en mouvement.
Les rues devinrent plus propres, les immeubles en meilleur état, et des silhouettes le dévisageaient, à l'abri derrière des fenêtres blindées parfaitement transparentes. La nuit tirait à sa fin, et le danger approchait, sous la forme d'une patrouille de policiers en combinaisons.
Le cri, amplifié par un porte-voix, retentit dans le matin :
- Ne bougez plus !
Mais Marc n'entendait rien, il continuait sa route vers une destination qu'il ignorait lui même.
- Je répète : ne bougez plus !
Un pas, un autre pas, encore un autre, il n'entendait rien.
Le policier tira en l'air, faisant fuir les oiseaux endormis, réveillant le quartier, et sortant Marc de sa torpeur.
Il écarquilla les yeux, tournant la tête de tous côtés, ne comprenant pas ce qui lui arrivait.
Puis il se rappela. Tout.
Il voyait les trois policiers s'approcher doucement, lui hurlant des choses qu'il ne comprenait pas encore.
Par précaution, il leva les mains et s'immobilisa. Les paroles d'Alice lui revinrent en mémoire "...la Police soutient le CCP..."
Il chercha une issue à la situation du regard, et ce qu'il vit le remplit de joie : un mât surplombé du drapeau canadien. Il était venu comme un somnambule dans le quartier de l'ambassade du Canada !
Il sentait la pochette autour de son cou, avec son passeport canadien. Le salut était devant lui, à moins de 500 mètres ! Mais entre l'ambassade et lui, se tenaient trois policiers armés.
Ils étaient encore loin, le tenant en joue avec des armes de poing, peu précises à cette distance. Il n'hésita qu'une seconde, et se précipita dans une rue transversale. Un coup de feu retentit derrière lui, mais il n'en tint pas compte, mettant toute son énergie dans sa course désespérée pour atteindre l'ambassade.
Il bifurqua vers la gauche, puis piqua un sprint, de toutes ses forces, et tourna encore à gauche. Il entendait les policiers courir derrière lui, mais ils étaient gênés par leurs lourdes combinaisons protectrices.
Quelques coups de feu éclatèrent dans son dos, mais aucune balle ne vint siffler à ses oreilles.
De retour dans la rue principale, il continua sa course vers le drapeau canadien flottant au bout de son mât. Marc soufflait bruyamment, et une douleur intense lui vrillait le côté, signe d'un effort intense. Il titubait, se dirigeant désespérément vers la grille d'entrée de l'ambassade, gardée par deux soldats en combinaison uniforme, qui braquèrent leurs armes dans sa direction en criant des choses qu'il n'arrivait pas à entendre, ses oreilles tambourinant au rythme effréné des battements de son cœur.
Il ralentit, et chercha frénétiquement dans sa pochette son passeport, tandis qu'un des deux gardes le mettait en joue.
Marc comprit : ils pensaient qu'il cherchait une arme. Il leva un bras, hurlant le plus fort qu'il le pouvait "Canadien ! Passeport !" tout en continuant d'avancer.
Il paniquait, ne trouvant pas le passeport. Jetant un oeil derrière lui, il vit les trois policiers se rapprocher, bientôt à portée efficace pour leurs armes. Il regarda de nouveau les gardes : un des deux le visait avec une mitrailleuse automatique, et Marc savait que s'il tirait, il ne le raterait pas à cette distance. L'autre parlait visiblement dans la radio de sa combinaison, demandant probablement des directives.
Enfin, il mit la main sur ce foutu passeport, et il le ressortit, le tenant au bout de son bras levé, tout en hurlant :
- Je suis canadien, je demande l'aide de l'ambassade !
Il continua son avance, mi-courant, mi-trébuchant, prenant le risque d'être descendu par le garde. A tout prendre, il préférait se faire tuer par un garde canadien plutôt que par un policier français.
D'autres gardes de l'ambassade arrivèrent en courant, le mettant en joue.
Marc continua, hurlant qu'il était canadien, tenant son passeport devant lui comme un prêtre portant un crucifix pour chasser le démon. Les gardes ne semblaient pas sur le point de tirer.
Arrivé devant la grille de l'ambassade, Marc s'effondra, son passeport dans la main. Il pleurait, suppliait, parlait de choses incohérentes, de hordes d'oiseaux aux plumes ensanglantées et d'anges sacrifiant des enfants.
Un officier vérifia son passeport, et il fut traîné dans l'enceinte de l'ambassade, malgré les protestations des trois policiers. Un médecin en combinaison blanche avec une croix rouge s'approcha, une seringue à la main, et pour Marc, la suite des évènements se perdit dans un flou cotonneux.


Épilogue

Quarante jours. Exactement quarante jours. Il passa une quarantaine complète dans une salle stérile, retrouvant des forces, et racontant ses mésaventures au personnel de l'ambassade venu pour comprendre la situation.
Au bout de ces quarante jours, il fut rapatrié vers le Canada, retourna dans son entreprise juste le temps de trouver un autre boulot et de poser sa démission, puis commença à écrire le récit de ses aventures, un éditeur l'ayant contacté alors qu'il était encore en quarantaine en France.
Ce voyage l'avait changé, avait fait disparaître son côté superficiel, et cela se voyait dans son regard. Il n'était plus le même.

La jeune femme se tenait dans la longue file d'attente, fatiguée, mais les yeux pleins d'espoir. Elle tenait fermement la main de son petit garçon, pour éviter qu'il ne s'éloigne d'elle. Les autorités canadiennes étaient strictes sur les formalités d'immigration. Elle tenait son passeport français dans sa main libre, avec divers papiers pour justifier son arrivée au Canada. Une lettre manuscrite était au milieu de ces papiers, et elle la regarda encore une fois, bien qu'elle la connaisse par cœur.
"...Alice, je n'oublierais jamais ce que vous avez fait pour moi, et je ne peux vous remercier que d'une seule façon : si vous le désirez, vous pouvez venir vous installer au Canada avec votre fils, je ferai toutes les démarches nécessaires pour que vous puissiez venir me rejoindre. Une fois sur place, vous ferez ce que bon vous semblera, nous serons quittes, mais j'apprécierais votre présence..."
Un sourire éclaira son visage. Grâce à quelques coups de peinture sur une combinaison, elle avait réussi à échapper à l'enfer qu'était devenu sa vie en France. Elle regarda son fils et lui sourit.

Au même moment, dans un parc de Montréal, une petite fille appela en criant sa mère, pour lui montrer les deux oiseaux morts qui venaient de tomber d'un arbre.


FIN

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"So long, and thanks for all the fish."

Olivier.

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